J'ai adoré ce livre de Albert Cohen. On y voit la passion d'un couple, qui, à vouloir trop être parfait sombre et se délite.
Ariane est une femme mal mariée, qui s'ennuie dans son couple.Elle sera séduite et s'enfuira avec le beau Solal. Elle découvrira la passion.
Mais ce couple d'amant se perdra dans leur quête de l'absolu, de la passion sans accepter le quotidien.
Ariane et Solal , par exemple, ne se montrent l'un à l'autre que lorsqu'ils sont parfaits. Ils se quittent donc avant de le lever du jour, vont se faire beaux, puis sonnent quand
ils sont prêts.
"Angoissée, elle guettait les bruits de moteur, allumait une cigarette pour se donner une contenance, éteignait aussitôt pour ne pas souiller ses dents et son haleine, trouvait
fatigant de rester assise, et d'ailleurs ça donnerait un mauvais pli à sa jupe, mieux valait sortir. Sur le seuil, dans la nuit chaude, elle attendait, avec la peur de transpirer, et ce serait
affreux car son nez luirait."
Solal sera dégouté par le nez qui coule d'Ariane.
"Elle toussa, et il la vit si lamentable... avec son imperméable, sa combinaison , ses bas écroulés, son nez grossi, ses paupières enflées de larmes, ses
beaux yeux cernés de bleu malade. Sa chérie, sa pauvre chérie. O maudit amour des corps , maudite passion."
Faire durer l'amour, c'est aussi accepter les défauts, les imperfections de l'autre.Il ne peut pas être parfait, mais au lieu de voir ce qui ne va pas, pourquoi ne pas voir
ses bons côtés? Il faut accepter le quotidien, tout en continuant de regarder l'autre avec un oeil amoureux, à séduire, se laisser séduire et à peser ses mots. C'est difficile, mais je pense que
ça en vaut le coup! C'est vrai qu'on nous conditionne 'surtout les filles) au célèbre: "ils vécurent heureux et ils eurent beaucoup d'enfants"...c'est un peu light! Il y a des contes qui nous en
disent plus?
Cette phrase est très vraie:
"Devenus protocole et politesses rituelles, les mots d'amour glissaient sur la toile cirée de l'habitude."
Un extrait qui fait réflèchir sur l'éphèmère. Carpe Diem!
"Jeunes gens, vous aux crinières échevelées et aux dents parfaites, divertissez-vous sur la rive où toujours l'on s'aime à jamais, où jamais l'on ne s'aime toujours, rive où
les amants rient et sont immortels, élus sur un enthousiaste quadrige, enivrez-vous pendant qu'il est temps et soyez heureux comme furent Ariane et son Solal, mais ayez pitié des vieux, des vieux
que vous serez bientôt, goutte au nez et mains tremblantes, mains aux grosses veines durcies, mains tachées de roux, triste rousseur des feuilles mortes.
Que cette nuit d'août est belle, restée jeune, mais non moi, dit un que je connais et qui fut jeune. Où sont-elles, ces nuits que connut celui qui fut jeune, où ces nuits de
lui et d'elle, dans quel ciel, quel futur, sur quelle aile du temps, ces nuits allés?
En ces nuits, dit celui qui fut jeune, nous allions dans son jardin, importants d'amour, et elle me regardait, et nous allions, géniaux de jeunesse, lentement allions à
l'éminente musique de notre amour. Pourquoi, mon dieu, pourquoi plus de jardin odorant, plus de rossignol, plus son bras à mon bras apputé, plus son regard vers moi puis vers le ciel?
(...)
Les autres se consolent avec des honneurs, des conversations politiques ou de la littérature. Ou encore ils se consolent, les imbéciles, avec le plaisir d'être connus ou de
commander ou de faire honorablement sauter leurs petits-enfants sur leurs genoux. Moi, dit celui qui fut jeune, je ne peux pas être sage, je veux ma jeunesse, je veux un miracle, je veux les
fruits et les fleurs de l'aimée, je veux n'être jamais fatigué, je réclame les hymnes noirs qui couronnaient ma tête.
Adieu, rive de jeunesse qu'un homme vieillissant regarde, rive interdite où les libellules sont un regard de Dieu. Ô toi, dit-il, toi qui fus belle et noble et aussi folle
qu'Ariane, toi dont je ne dis pas le nom, nous vécûmes sur cette rive et nous fûmes frère et soeur, ma bien-aimée, toi la plus douce et la plus rétive, la plus noble et la plus élancée, la vive,
la tournoyante l'ensoleillée, toi la haute, l'insolente, la géniale, l'esclave, et j'aurais voulu avoir toutes les voix du vent pour dire à toutes les forêts que j'aimais et j'aimais celle que
j'aimais. Ainsi dit un qui fut jeune.
Il y a du silence au cimetière où dorment les anciens amants et leurs amantes. Ils sont bien sages maintenant, les pauvres. Finies, les attentes des lettres, finies les nuits
exaltées, finis les battements moites des jeunes corps. Au grand dortoir, tout ça. Tous allongés, ces régiments de silencieux rigolards osseux qui furent de vifs amants. Tristes et seuls au
cimetière, les amants et leurs belles".
Et enfin, un texte dans lequel nous, les femmes nous en prenons plein la tête, mais pas si faux que ça;). Ce sont des conseils pour que Solal puisse séduire son
Ariane.
« Il raccrocha, se tourna vers elle. — Sache, ô cousin chéri, que le dixième manège est justement la mise en concurrence. Panurgise-la donc sans tarder, dès le premier
soir. Arrange-toi pour lui faire savoir, primo que tu es aimé par une autre, terrifiante de beauté, et secundo que tu as été sur le point d'aimer cette autre, mais que tu l'as rencontrée, elle,
l'unique, l'idiote de grande merveille, ce qui est peut-être vrai, d'ailleurs. Alors, ton affaire sera en bonne voie avec l'idiote, kleptomane comme toutes ses pareilles.
"Et maintenant elle est mûre pour le dernier manège, la déclaration. Tous les clichés que tu voudras, mais veille à ta voix et à sa chaleur. Un timbre grave est utile.
Naturellement lui faire sentir qu'elle gâche sa vie avec son araignon officiel, que cette existence est indigne d'elle, et tu la verras alors faire le soupir du genre martyre. C'est un soupir
spécial, par les narines, et qui signifie ah si vous saviez tout ce que j'ai enduré avec cet homme, mais je n'en dis rien car je suis distinguée et d'infinie discrétion. Tu lui diras
naturellement qu'elle est la seule et l'unique, elles y tiennent aussi, que ses yeux sont ouvertures sur le divin, elle n'y comprendra goutte mais trouvera si beau qu'elle fermera lesdites
ouvertures et sentira qu'avec toi ce sera une vie constamment déconjugalisée. Pour faire bon poids, dis-lui aussi qu'elle est odeur de lilas et douceur de la nuit et chant de la pluie dans le
jardin. Du parfum fort et bon marché. Tu la verras plus émue que devant un vieux lui parlant avec sincérité. Toute la ferblanterie, elles avalent tout pourvu que voix violoncellante. Vas-y avec
violence afin qu'elle sente qu'avec toi ce sera un paradis de charnelleries perpétuelles, ce qu'elles appellent vivre intensément. Et n'oublie pas de parler de départ ivre vers la mer, retiens
bien ces cinq mots. Leur effet est miraculeux. Tu verras alors frémir la pauvrette. Choisir pays chaud, luxuriances, soleil, bref association d'idées avec rapports physiques réussis et vie de
luxe. Partir est le maître mot, partir est leur vice. Dès que tu lui parles de départ, elle ferme les yeux et elle ouvre la bouche. Elle est cuite et tu peux la manger à la sauce tristesse. C'est
fini. Voici la nomination de votre mari. Aimez-le, donnez-lui de beaux enfants. Adieu, madame. [...]" »
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